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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 20:07

Discours spontané du Pape François

à la délégation des jeunes français engagés autour de l'écologie.

 

      A l’occasion de l’année Laudato si, un groupe de 13 français engagés pour l’écologie a été reçu par le Saint Père le 3 septembre 2020. Aux côtés d’Audrey Pulvar et Juliette Binoche se trouvait Laurent Landete, membre de la Communauté de l’Emmanuel et directeur des Bernardins. Abandonnant son discours préparé, le Saint Père leur a parlé spontanément de la genèse de l’encyclique, d’écologie humaine, ou encore du dialogue avec les anciens. Voici le texte de ce discours.

     « Je vous remercie de votre visite, et je remercie Monsieur le Président de l’épiscopat.

Je vois que vous avez tous la traduction de ce que je vais dire. Ne pas perdre de temps fait partie de la conversion écologique. C’est pourquoi le texte officiel, vous l’avez. A présent je préfère parler spontanément. L’original, je vous le remets.

Je voudrais commencer par un peu d’histoire. En 2007 a eu lieu la Conférence de l’épiscopat Latino-Américain au Brésil, à Aparecida. J’étais dans le groupe des rédacteurs du document final, et arrivent les propositions sur l’Amazonie. Je disais : « Mais ces brésiliens, comme ils nous embêtent avec cette Amazonie ! Qu’est-ce qu’a à voir l’Amazonie avec l’évangélisation ? ». Ça, c’était moi en 2007. Puis, en 2015 est sortie Laudato si’. J’ai vécu un parcours de conversion, de compréhension de la question écologique. Avant, je ne comprenais rien.

Quand je suis allé à Strasbourg, à l’Union Européenne, le Président Hollande avait envoyé pour me recevoir la Ministre de l’Environnement, Madame Ségolène Royal. Nous avons parlé à l’aéroport… Pas beaucoup au début, car il y avait le programme, mais plus tard, à la fin, avant de partir, nous avons dû attendre un peu et nous avons parlé davantage. Et Madame Ségolène Royal m’a dit ceci : « C’est vrai que vous êtes en train d’écrire quelque chose sur l’écologie ? – c’était vrai – S’il vous plait, publiez-le avant la rencontre de Paris ! »

     J’ai appelé l’équipe qui y travaillait – car vous savez bien que je ne l’ai pas écrite de ma main, ça a été une équipe de scientifiques, une équipe de théologiens et tous ensemble nous avons fait cette réflexion -, j’ai appelé cette équipe et j’ai dit : « ça doit sortir avant la rencontre de Paris » – « Mais pourquoi ? » – « Pour faire pression ». D’Aparecida à Laudato si’ cela a été pour moi un cheminement intérieur.

Quand j’ai commencé à penser à cette Encyclique, j’ai appelé des scientifiques – un beau groupe – et je leur ai dit : « Dites-moi les choses qui sont claires et qui sont prouvées, et non des hypothèses, mais la réalité ». Et ils ont apporté ces choses que vous lisez là aujourd’hui. Puis, j’ai appelé un groupe de philosophes et de théologiens [et je leur ai dit] : « Je voudrais faire une réflexion sur cela. Travaillez et dialoguez avec moi ». Et ils ont fait un premier travail, puis je suis intervenu. Et à la fin, la rédaction finale, c’est moi qui l’ai faite. Voilà l’origine.

Mais je veux souligner ceci : du rien comprendre à Aparecida, en 2007, jusqu’à l’Encyclique. J’aime témoigner de cela. Nous devons travailler pour que chacun fasse ce chemin de conversion écologique.

      Puis est venu le Synode sur l’Amazonie. Quand je suis allé en Amazonie, j’ai rencontré là beaucoup de gens. Je suis allé à Puerto Maldonado, en Amazonie péruvienne. J’ai parlé avec les gens de beaucoup de cultures indigènes différentes. J’ai ensuite déjeuné avec 14 de leurs chefs, tous avec les plumes et vêtus de manière traditionnelle. Ils parlaient un langage de sagesse et d’intelligence très élevé ! Pas seulement d’intelligence, mais de sagesse. Et j’ai ensuite demandé : « Et vous, que faites-vous ? » – « Moi je suis professeur à l’Université ». Un indigène, qui, là, portait des plumes mais qui allait en civil à l’Université. « Et vous madame ? » – « Moi je suis la responsable du ministère de l’éducation de toute cette région ». Et ainsi de suite, l’un après l’autre. Et ensuite une jeune fille : « Je suis étudiante en sciences politiques ». Et j’ai compris là qu’il était nécessaire d’éliminer l’image des indigènes que nous imaginons seulement avec les flèches. J’ai découvert au coude à coude, la sagesse des peuples indigènes, et aussi la sagesse du bon vivre, comme ils l’appellent. Le bon vivre ce n’est pas la dolce vita, non, le doux farniente, non. Le bon vivre, c’est vivre en harmonie avec la création. Et cette sagesse du bon vivre, nous, nous l’avons perdue. Les peuple autochtones nous conduisent à cette porte ouverte. Et certains vieux des peuples autochtones de l’Ouest du Canada se plaignent que leurs petits-enfants aillent dans les villes, prennent les choses modernes et oublient les racines. Et cet oubli des racines est un drame non seulement pour les aborigènes, mais pour la culture contemporaine.

      Et cette sagesse, peut-être l’avons-nous perdue par trop d’intelligence. Nous sommes – c’est dommage – « des grosses têtes » : beaucoup de nos Universités nous enseignent des idées, des concepts… Nous sommes les héritiers du libéralisme, de l’illuminisme… Et nous avons perdu l’harmonie des trois langages. Le langage de la tête : penser ; le langage du cœur : sentir ; le langage des mains : faire. Et favoriser cette harmonie, que chacun pense ce qu’il sent et fait, que chacun sente ce qu’il pense et fait, que chacun fasse sent et pense. C’est l’harmonie de la sagesse. Ce n’est pas un peu la disharmonie – mais je ne dis pas dans un sens péjoratif – des spécialisations. Il faut des spécialistes, il en faut, à condition qu’ils soient enracinés dans la sagesse humaine. Les spécialistes déracinés de cette sagesse sont des robots.

     L’autre jour une personne m’a demandé, en parlant de l’intelligence artificielle – nous avons au Dicastère pour la Culture un groupe d’étude de très haut niveau, très haut, sur l’intelligence artificielle – : « Mais l’intelligence artificielle, elle pourra tout faire ? » – « Les robots du futur pourront tout faire, tout ce que fait une personne. Sauf quoi ? – ai-je dit – quelle chose ne pourront-ils pas faire ? ». Et lui a réfléchi un peu et m’a dit : « Ils ne pourront pas avoir une seule chose : la tendresse ». Et la tendresse, c’est comme l’espérance. Comme le dit Péguy, ce sont des vertus humbles. Ce sont des vertus qui caressent, qui ne prétendent pas… Et je crois – je voudrais le souligner – que dans notre conversion écologique, nous devons travailler sur cette écologie humaine ; travailler sur notre tendresse et notre capacité de caresser… Toi, avec tes enfants… La capacité de caresser, qui fait partie du bien vivre en harmonie.

      De plus, il y a autre chose que je voudrais dire sur l’écologie humaine. La conversion écologique nous fait voir l’harmonie générale, le lien entre tout : tout est lié, tout est en relation. Dans nos sociétés humaines, nous avons perdu ce sens du lien humain. Certes, il y a des associations, il y a des groupes – comme le vôtre – qui se réunissent pour faire quelque chose… Mais je parle de cette relation fondamentale qui crée l’harmonie humaine. Et souvent nous avons perdu le sens des racines, de l’appartenance. Le sens de l’appartenance. Quand un peuple perd le sens des racines, il perd sa propre identité. – Mais non. Nous sommes modernes ! Penser à nos grands-parents, à nos arrière grands-parents… Ce sont des choses du passé ! – Mais il y a une autre réalité qui est l’histoire ; il y a l’appartenance à une tradition, à une humanité, à un mode de vie… C’est pourquoi il est très important aujourd’hui de prendre soin de cela, de prendre soin des racines de notre appartenance, pour que les fruits soient bons.

     C’est pourquoi le dialogue entre grands-parents et petits-enfants est plus que jamais nécessaire aujourd’hui. Cela peut sembler un peu étrange, mais si un jeune – vous êtes tous jeunes ici – n’a pas le sens d’un rapport avec ses grands-parents, le sens des racines, il n’aura pas la capacité de faire avancer sa propre histoire, l’humanité, et il devra finir par pactiser, se compromettre selon les circonstances. L’harmonie humaine ne tolère pas les compromissions. La politique humaine, si – qui est un art nécessaire – la politique humaine se fait ainsi, avec des compromis parce qu’elle peut faire avancer tout le monde. Mais l’harmonie non. Si tu n’as pas de racines l’arbre ne pourra pas grandir. Un poète argentin, Francisco Luis Bernàrdez – il est mort à présent, c’est un de nos grands poètes – dit : « Tout ce que l’arbre a de fleuri vient de ce qu’il a sous terre ». Si l’harmonie humaine donne des fruits c’est parce qu’elle a des racines.

     Et pourquoi le dialogue avec les grands-parents ? Je peux parler avec les parents, c’est très important ! parler avec les parents est très important. Mais les grands-parents ont quelque chose de plus, comme le bon vin. Le bon vin, plus il vieillit, meilleur il est. Vous connaissez bien ces choses vous les français, non ? Les grands-parents ont cette sagesse. Ce passage du livre de Joël m’a toujours frappé : « Les grands-parents rêveront, les vieux rêveront et les jeunes prophétiseront ». Les jeunes sont des prophètes. Les vieux sont des rêveurs. Ça semblerait le contraire, mais c’est comme ça ! A condition que les jeunes et les grands parents se parlent. C’est cela l’écologie humaine.

      Je regrette, mais nous devons terminer, parce que le Pape est lui aussi esclave de la montre ! Mais j’ai voulu donner ce témoignage de mon histoire, ces choses, pour avancer. Et la parole clé est harmonie. Et la parole clé humaine est tendresse, capacité de caresser. La structure humaine est une des nombreuses structures politiques qui sont nécessaires. La structure humaine c’est le dialogue entre jeunes et vieux.

    Je vous remercie pour ce que vous faites. Je suis content de vous envoyer cela [ le discours écrit ] pour vos archives – vous le lirez plus tard – et de vous avoir dit, du cœur, ce que je ressens. Cela m’a semblé plus humain. Je vous souhaite le meilleur.

Et priez pour moi. J’en ai besoin. Ce travail n’est pas facile. Et que le Seigneur vous bénisse tous. »

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